Bulletin d'avril 2019

« Un abonnement Internet illimité pour seulement 30 CHF, dès aujourd’hui ! » propose une récente publicité. Autrement dit : le plus de plaisir possible, au prix de l’effort le plus minime ! Il est donc difficile aujourd’hui de lever son regard au-dessus de l’horizon, vers le Ciel ! Et c’est encore plus difficile quand l’épreuve est là : après un rendez-vous manqué ou une rencontre désagréable, existe la tentation de se consoler en grignotant, ou en allant regarder les nouvelles sur Internet. Pourtant, c’est dans ces moments que Dieu attend que nous nous tournions vers lui !

Après une difficulté matérielle, notre désir a tendance à prendre pour objet des choses matérielles. Cette tentation n’a pas épargné les Apôtres eux-mêmes. Le matin de Pâques, ils se réveillent du choc brutal de la Passion. Mais avec la Résurrection du Christ, renaît aussi dans leur esprit un rêve bien matériel : le rêve de la restauration d’un règne messianique temporel. Le jour même de l’Ascension, ils demandent au Christ : « Seigneur, le temps est-il venu où vous rétablirez le royaume d’Israël ? »1

Voilà où se trouvent réduites les espérances des Apôtres ce matin de la Résurrection. Sans doute, cette espérance est une tentation qui guette tout chrétien, dans ce contexte difficile de la vie de l’église. Mais l’église ne veut pas que notre espérance se borne à l’instauration d’un règne temporel du Messie lui-même. Cette attente purement temporelle a été condamnée. Il s’agit de l’erreur millénariste.

 

L’erreur millénariste consiste à interpréter le règne de mille ans dont parle l’Apocalypse comme un règne terrestre du Christ, revenant régner visiblement sur la terre avec les saints ressuscités, avant la venue de l’Antéchrist et la Parousie.2

Le Saint-Office a publié un décret, le 21 juillet 1944, condamnant le millénarisme même mitigé. Le texte décrète que « ce système ne peut être enseigné en sécurité ». Dans la cité de Dieu3, Saint Augustin traite le millénarisme de « ramassis de fables ridicules ». Satan a déjà été lié par le premier avènement du Christ, dit-il ; l’église règne déjà, avec les saints, sans quoi elle ne serait pas appelée le « Royaume des cieux » ; Satan sortira de l’abîme, c’est-à-dire du cœur des impies où il est tenu enfermé, seulement durant les trois ans et demi de l’Antéchrist, à la fin des temps. C’est cette interprétation qui a triomphé dans l’église.

De nos jours, quelques sectes protestantes comme les Adventistes ou les Témoins de Jéovah, professent un millénarisme renouvelé. On trouve également une certaine forme de millénarisme chez les catholiques progressistes qui poursuivent le rêve d’un messianisme temporel et travaillent à l’instauration d’un monde meilleur dans lequel la croix de Jésus et la lutte seraient abolies par la vertu du progrès historique.4

 

Mais la Résurrection n’abolit ni la croix ni la lutte. Le règne de mille ans dont parle Saint Jean dans l’Apocalypse commence dès la Résurrection. Il s’agit du règne du Christ-Roi, qui gouverne tout de manière invisible. C’est pourquoi, Saint Jean, dans l’Apocalypse, dit  qu’un « ange [...] saisit le dragon, […] qui est le diable et Satan, et il l’enchaîna pour mille ans. »5 Il l’enchaine au moment de la mort du Christ en Croix.

Ce passage doit être éclairé par un autre, où Saint Jean dit : « Il y eut un combat dans le Ciel : Michel et ses anges combattaient contre le dragon ; et le dragon et ses anges combattaient ; mais ils ne purent vaincre, et leur place ne se trouva plus dans le ciel. Il fût précipité, [...] sur la terre, et ses anges furent précipités ave lui »6. Ce combat, selon les Pères de l’Eglise, s’est déroulé au moment de la Passion. Vaincu par la croix, le démon voit son pouvoir limité. Après la passion et la résurrection de Jésus-Christ, il est « précipité sur la terre », son champs d’action et son influence malfaisante sont diminués et bornés. La victoire du Christ au moment de la Résurrection laisse donc au démon une certaine liberté. Cette liberté suppose que nous continuions à combattre et à porter la croix. La victoire du Christ dans la Résurrection n’abolit ni la croix ni la lutte.

Céder à la tentation du millénarisme, c’est chercher une vie sans combat et sans croix. Le Christ règne depuis la Résurrection. Mais ce règne nous demande de continuer à mener, à notre place, les combats que la Providence nous envoie, et à porter toujours notre croix.

Ce que nous enseigne la résurrection, c’est que la croix n’est pas quelque chose qu’il faut traîner et supporter à contre-cœur. La croix doit se porter comme un étendard, ainsi que le montre Fra Angelico. Car la croix est précisément le signe de la victoire de Notre-Seigneur Jésus-Christ : une victoire sur satan et sur le monde.

Abbé Thibault de Maillard

  • 1. Actes, I, 6
  • 2. Ap. XX, 6
  • 3. Augustin Saint, Cité de Dieu XX. Chap. 7-13
  • 4. Père EMMANUEL-MARIE O.P. Sel de la Terre n°102, p. 28-30
  • 5. Ap. XX, 1-3
  • 6. Jn, XII, 7-9